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EBook - Vivre A Puerto Plata

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Chapitre X
Telephonomanie

 

Miguelito, un plaisantin invétéré, m’a dit sur un ton des plus sérieux : « Au terme d’une étude poussée que j’ai réalisée pendant ces cinq dernières années, je suis arrivé à la conclusion que les natifs de Puerto Plata sont les seuls habitants de notre planète qui passent la moitié de leur vie à parler au téléphone ».

Entrant dans le jeu de Miguelito, je lui répondis sur un ton aussi sérieux que le sien:

- Ne crois-tu pas qu’une telle performance devrait figurer dans le livre des records Guiness?

- Tu n’as pas l’air de me croire, déclara l’incorrigible blagueur.

- Comment veux-tu que j’ajoute foi à une affirmation aussi farfelue?

- Elle est moins farfelue que tu penses, et mes propos ne sont pas du tout exagérés. Je m’explique: j’ai pu compulser les statistiques les plus crédibles relatives à ce sujet, et en conséquence, je suis en mesure d’affirmer qu’un octogénaire de cette ville aura passé quarante ans de sa vie à parler au téléphone. Ne me dis pas que tu n’étais pas au courant de cette téléphonomanie flagrante.

Blague à part, j’ai effectivement remarqué que les gens d’ici se passionnent pour le téléphone en général, et pour le cellulaire en particulier. A Puerto Plata, le téléphone est pour ainsi dire idolâtré.

Sans verser dans les observations extravagantes de Miguelito, j’ai personnellement noté au sujet du téléphone, quelques particularités assez étonnantes. Par exemple, j’ai remarqué que celui qui oublie de prendre son téléphone portable en sortant, ressent une imperceptible incommodité respiratoire. Et il peut réagir de la même manière, s’il a perdu son cellulaire, ou si on le lui a volé.

Quoi qu’il en soit, nous devons admettre que ce petit outil des temps modernes est absolument indispensable. Cependant, j’ai comme une impression qu’inconsciemment, certains le considèrent comme un passe-temps agréable. Dès qu’ils sentent venir l’ennui, ils commencent à papoter dans leur cellulaire, tout comme d’autres allument une cigarette, ou se mettent à mâcher du chewing-gum.

Doña Helmina, une sympathique amie que je visite fréquemment, m’a révélé que Matilda, une jeune fille de vingt ans qui est à son service depuis peu, lui téléphone chaque soir à neuf heures, pour lui souhaiter de passer une bonne nuit. Le lendemain matin, à sept heures trente, la demoiselle lui téléphone une nouvelle fois, pour lui annoncer qu’elle vient de monter à bord d’un autobus, et qu’elle sera chez elle dans un moment.

Parvenue à destination, Matilda salue rapidement doña Helmina, puis se dirige vers le téléphone. Pendant presque une heure, la petite servante appellera tous les membres de sa famille, ainsi que de nombreux amis. Et finalement, quant elle se résigne à se mettre au travail, elle s’arrête chaque minute pour répondre aux dizaines d’appels qui affluent dans son cellulaire.

Je me demande souvent ce qu’ils peuvent bien avoir à se raconter, ces «téléphonistes» forcenés, qui utilisent leur portable plus de cinquante fois par jour. Parlent-ils de sujets intéressants et urgents, ou ne font-ils que débiter des futilités?

Dernièrement, l’un de mes voisins avec qui je m’entretenais, interrompit subitement notre conversation, car, dans sa poche, il avait senti son téléphone cellulaire vibrer. « C’est Karina», me dit-il, en regardant l’écran de son portable. Intérieurement, je m’en étonnai, pour la simple raison que Karina, sa femme, était sortie devant moi, pour aller au supermarché. Quel motif important et vital pouvait bien justifier cet appel à son mari, vingt minutes plus tard?

Comme mes oreilles curieuses et indélicates n’arrivaient à saisir qu’une partie du dialogue, je fis appel à mon imagination, pour reconstituer l’intégralité de cet entretien téléphonique qui a dû se dérouler comme suit:

- Allo, Karina, qu’y a-t-il?

- J’ai déjà acheté les bananes et le poulet, ainsi que le pain. Je vais payer à l’instant.

- Pas encore. J’ai oublié de te dire d’acheter des saucisses.

- Très bien. Et quoi de plus?

- Des œufs, si possible.

- O. K. A tout à l’heure.

- Comment est la circulation?

- Abominable. Chaque samedi, c’est pareil. Il y a des bouchons partout.

- Pauvre chérie! rappelle-moi dès que tu le pourras.

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