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EBook - Vivre A Puerto Plata

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Chapitre IX
Les Motos-Taxis Ou Motoconchos

 

Un matin, vers les six heures, alors que nous venions tout juste de nous établir à Puerto Plata, nous décidâmes, ma femme et moi, de nous rendre au marché municipal. Au terme d’une agréable marche d’une demi-heure, nous arrivâmes à destination, et, pleins d’entrain, nous fîmes avec plaisir une bonne provision de fruits et de légumes. Comme vous devez vous en douter, les vendeurs étrillèrent diablement ces deux étrangers inexpérimentés que nous étions à l’époque. Cependant, insouciants comme deux écoliers en vacances, et grisés par le charme de Puerto Plata, il nous importait peu de débourser une centaine de pesos de plus pour nos achats.

Les bras chargés de sacs pesants, nous réalisâmes bien vite qu’il nous serait bien pénible de rentrer chez nous à pied. Or, il n’y avait aucun taxi en vue. Et nous nous trouvions dans l’impossibilité d’en appeler un par téléphone, car, fraîchement débarqués à Puerto Plata, nous ne possédions pas encore un portable. Que faire ? Plusieurs conducteurs de motos-taxis s’approchèrent de nous, pour nous proposer leurs services. Mais nous avions une peur bleue de ce moyen de transport.

Au bout d’une interminable et vaine attente, après un long moment d’hésitation, nous nous résolûmes à nous jeter à l’eau.

« Il n’y a pas trente six solutions », dis-je à ma femme. « Nous allons prendre un motoconcho »

« Ah ça, jamais » répliqua-t-elle en haussant la voix. « C’est le moyen de transport le plus dangereux qui soit. Chaque jour, ces motocyclettes tuent pas mal de gens ».

Je n’insistai pas, car au fond, elle avait un peu raison. Toutefois, après quelques brèves minutes, un motocycliste résolu vint se planter devant nous. L’homme était beau parleur, et il ne lui fallut pas plus d’une minute pour radoucir mon intraitable épouse.

« C’est la première fois que nous allons prendre un motoconcho », avertit la virtuelle passagère. « Vous devrez y aller lentement ».

« Soyez tranquille, mi amor, tout ira bien ».

Et, après ces paroles apaisantes, commença l’embarquement à bord du petit véhicule.

« Crois-tu que nous y arriverons » ? demandai-je d’une voix incrédule.

« Moi aussi, je me le demande » répondit mon épouse.

Cette dernière n’est pas obèse. Loin de là. Elle n’est pas minuscule non plus. Et je peux même dire qu’elle a des proportions respectables. Quant à moi, au cas où vous ne le savez pas, j’ai les jambes démesurément longues. Et pour comble d’incommodité, le motocycliste était un homme corpulent, plutôt ventripotent. Visiblement, un grand buveur de bière à la panse rebondie. Il paraissait donc presque impossible que cette frêle motocyclette que nous avions devant nous pût transporter d’un seul coup le motoconchiste, ma femme, moi-même, et tous nos lourds sacs.

« Où vais-je mettre tous ces sacs » ? demanda mon épouse sur un ton inquiet.

« Donnez-les moi » décida le volumineux motocycliste, qui les aplatit entre son énorme ventre et le guidon de son véhicule.

Et la motocyclette s’élança avec son lourd fardeau, en pétaradant bruyamment.

Le trajet dura une éternité, car ma peureuse femme avait recommandé au conducteur de faire rouler son engin à vitesse réduite.

L’inquiétude et l’effroi de ma femme amusèrent le motoconchiste qui partit d’un grand rire gras.

« Señora, vous êtes un cas spécial » dit-il. « Chaque jour je transporte sur cette moto des vieilles dames de quatre-vingts ans, et elles sont toujours tout à fait détendues.

Moi, je n’avais pas peur. J’étais plutôt un peu crispé, car je craignais de tomber sur la chaussée, pour la bonne raison que j’avais le postérieur dans le vide.

Finalement, nous parvînmes chez nous.

« Dieu soit loué », s’exclama ma femme avec soulagement. « Merci, Bon Dieu, nous sommes bien vivants ».

Je sais que la majorité des habitants de Puerto Plata, en qualité d’usagers réguliers des motos-taxis, doivent s’étonner de ce que notre banal trajet à l’arrière d’une motocyclette nous ait causé tant d’inquiétude et de crainte. L’unique explication plausible que nous puissions leur fournir, est qu’ils se sont habitués depuis la plus tendre enfance à ce mode de locomotion. Pour nous, c’est différent. Deux adultes dans la force de l’âge qui enfourchent une moto pour la première fois, eh bien, cela n’a rien de bien rassurant, surtout que ce véhicule est réputé dangereux et meurtrier. Vraiment, nous l’avons fait au péril de notre vie.

Bien que la motocyclette soit une grande faucheuse de vies humaines, c’est l’un des moyens de transport les plus utilisés par la plupart des gens d’ici : enfants, adultes, vieillards, femmes enceintes, jeunes mères avec un bébé sur les bras, handicapés.

Une fois, j’au vu passer sur un motoconcho une jeune fille vêtue d’une chemise de nuit rose. Apparemment elle sortait de l’hôpital, et le bras levé vers le ciel, elle continuait à prendre son sérum.

Par ailleurs, on peut dire que le motoconchiste de Puerto Plata est passé maître dans l’art de transporter les charges les plus embarrassantes sur son petit véhicule : matelas, échelles, fauteuils, grands cylindres de gaz, sacs de ciment, longues barres de fer, etc.

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